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Quelques idées reçues à propos de Rome
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Aue, Caesar, morituri te salutant
Aue Caesar, morituri te salutant .
"Salut, César (ou Sire), ceux qui vont mourir te saluent." Nul n'ignore que les gladiateurs, à leur entrée dans l'arène, allaient tout droit vers la loge impériale pour s'acquitter de cette indispensable formalité. Un film d'ailleurs excellent, le Gladiator de Ridley Scott, vient encore de le rappeler - la scène y figure même deux fois.
Et pourtant
Avant même de se mettre en quête de la source de cette formule, deux détails auraient dû étonner.
1. D'abord aue , en latin, n'est pas un "salut" ou un "bonjour" quelconque (comme salue ) ; c'est le salut militaire réglementaire. Et les gladiateurs ne sont évidemment pas des soldats. Un gladiateur même retraité ne pourra d'ailleurs jamais s'engager dans l'armée : la profession qu'il a exercée le marque à jamais d' infamia (à peu près, déchéance des droits civils et politiques).
2. Ensuite et surtout, morituri est absurde : comment ceux qui vont mourir en seraient-ils déjà sûrs ? Ou bien tous sauraient-ils qu'ils vont mourir de toute façon ? Evidemment non : dans un combat singulier, il y a, par définition, un survivant sur deux, et d'ailleurs un gladiateur bien entraîné est un investissement qu'on ne sacrifiera pas à la légère - qu'on chouchoute autant, en fait, qu'un footballeur d'aujourd'hui. Le vaincu obtient donc, en pratique, toujours sa grâce (la uenia ) - avec ou sans un geste du pouce , c'est une autre question
La source de la citation vient résoudre ces difficultés, tout en confirmant que la formule est aujourd'hui employée constamment à contresens.
L'empereur Claude, dont le règne fut marqué par de grands travaux, comme l'agrandissement du port d'Ostie, fit également assécher le lac Fucin. Une fois réalisé le canal qui devait permettre l'écoulement définitif des eaux, il y eut une cérémonie que Claude décida d'immortaliser par un spectacle mémorable : une naumachie, c'est-à-dire un combat naval en réel. La chose en soi n'était pas nouvelle : César et Auguste avaient déjà offert au peuple ce genre de divertissement, que les Flaviens organiseront au Colisée. Mais sur un vrai lac, c'était évidemment autre chose Qui étaient les figurants ? Non pas des gladiateurs, évidemment, mais des soldats et des marins de la flotte, de toute façon condamnés à mort pour désobéissance ou toute autre faute de service, et auxquels on avait réservé un mode d'exécution original et spectaculaire. Leur adresse à l'empereur était donc parfaitement naturelle. Ce qui le fut moins, et qui déclencha même un incident - c'est pour cette raison, en réalité, que Suétone s'y étend -, c'est que Claude, qui n'était évidemment pas censé leur répondre, marmonna de son habituelle voix indistincte (dont Juvénal, avec sa gentillesse habituelle, dit qu'elle faisait songer à celle d'un veau marin, c'est-à-dire un phoque) quelque chose que les soldats comprirent aut non : "ou bien non, peut-être pas". Pour la suite, il faut laisser la parole à Suétone. "A ces mots, puisqu'il leur avait fait grâce, plus aucun ne voulut combattre. Alors il fut longtemps à se demander s'il n'allait pas les exterminer par le fer et par le feu ; il finit par sauter de sa chaise et se mit à courir partout sur les berges du lac, non sans boitiller de façon grotesque, et à force de menaces et d'encouragements il finit par les décider à se battre."
Aue, Caesar, morituri La formule est donc authentique (on serait tenté de dire : pour une fois), mais elle n'a pas du tout la portée qu'on lui donne aujourd'hui : il s'agit d'un épisode bien précis et non d'une règle générale, et qui, de toute façon, n'a rien à voir avec les gladiateurs.
Toi aussi, mon fils !
"Toi aussi, mon fils !", ou les derniers mots de César mourant, criant à Brutus, qu'il aimait comme son propre fils, sa douloureuse surprise de le voir parmi ses assassins : quoi de plus connu ? Si connu, en fait, que nombre d'entre nous sont encore capables de le dire en latin : tu quoque, fili mi...
Voire...
D'abord, comme l'indiquent clairement les deux sources qui nous les rapportent, Suétone et Dion Cassius, les ultima uerba du dictateur ont été prononcés en grec (καὶ σὺ τέκνον) et non en latin. Du reste, tu quoque, fili mi est impossible en latin classique : filius n'y a pas le sens non génétique (et Brutus n'était pas le fils de César, mais celui d'une vieille maîtresse), et de toute façon "mon fils", "m'fi", se dit gnate , non fili. Mais la formule fili mi, qui réunit commodément deux vocatifs irréguliers de la deuxième déclinaison, avait tout pour séduire les pédagogues modernes ; elle remonte probablement à Lhomond, l'illustre auteur du De viris.
Est-ce à dire que César agonisant se souvenait de ses études et étalait son érudition ? Nullement. Il ne s'agit pas là d'une citation littéraire en attique classique (on aurait παῖ et non τέκνον, mot surtout hellénistique), mais bien d'une exclamation spontanée émise sous l'empire d'un sentiment violent, et qui amène César à retrouver la langue de son enfance, à savoir, comme pour tous les Romains de la classe supérieure, le grec et non le latin.
Mais il y a plus dérangeant encore pour nos souvenirs d'école. C'est que la tradition longtemps unanime qui voyait dans ces mots un douloureux reproche adressé à un "fils" indigne - c'est aussi dans ce sens que Shakespeare lui fait dire et tu, Brute ?, tout aussi célèbre chez les Anglo-Saxons que le tu quoque chez nous - est aujourd'hui abandonnée.
Deux explications, qui d'ailleurs se rejoignent largement, sont maintenant avancées par les spécialistes. L'une part des sources figurées, l'autre des sources littéraires.
J. Russell, relevant des attestations d'un καὶ σύ apotropaïque sur des mosaïques et des bas-reliefs, voit dès lors dans les mots de César mourant l'équivalent du signe "des cornes". Le dictateur trahi ne manifesterait nullement son émotion ou sa surprise. À son "fils" indigne, il laisse pour dernier message : " je t'en souhaite autant, mon garçon !" ("to hell with you too, lad !"). Avouons que l'explication est non seulement séduisante, mais plus conforme à ce que nous savons du caractère du divin Jules...
P. Arnaud a fourni plus récemment une explication un peu différente, mais qui va dans le même sens, celui de l'expression d'une hostilité et d'une menace. On trouve en effet chez Suétone un parallèle frappant : Auguste aurait dit à Galba enfant, également en grec : "toi aussi, mon fils (καὶ σὺ τέκνον), tu grignoteras une partie de notre pouvoir" . Une expression analogue est placée par Dion Cassius dans la bouche de Tibère s'adressant au même Galba. Dans les deux cas, il s'agit donc de prédire à quelqu'un qu'il exercera un jour le pouvoir absolu. Mais ces mots, pleins de paternelle bienveillance de la part d'un empereur assuré de la stabilité de son régime, prennent évidemment une valeur toute différente quand ils sont prononcés par César, fossoyeur du système républicain et assassiné, du moins officiellement, pour cette raison. Dire à Brutus qu'il participera un jour du même type de pouvoir que sa victime, c'est réduire à néant l'image de dernier défenseur de la libertas qu'il veut donner de lui-même, c'est l'accuser d'aspirer au même type de pouvoir qui fait de l'assassinat de César un tyrannicide - et donc annoncer et justifier d'avance la mort violente de Brutus lui-même.
Les derniers mots de César ne devaient donc rien au sentimentalisme - une faiblesse qui avait à vrai dire de quoi surprendre de la part du boucher d'Alésia... Ils contenaient un message précis, en l'occurrence une malédiction.
"Delenda est Carthago", disait le vieux Caton...
"Pour que la France vive, l'Angleterre, comme Carthage, doit être détruite", répéta sur Radio-Paris, tous les jours à partir de 1942, un certain J. Hérold-Paquis qui n'a pas précisément laissé un souvenir de grand résistant. En ces temps de culture classique largement répandue - plus largement qu'aujourd'hui en tout cas -, il n'avait nul besoin de préciser, comme Benjamin Constant un peu plus d'un siècle avant lui : "Caton ne répétait pas plus souvent dans le sénat romain delenda est Carthago que Sieyès dans son salon ; Il faut briser la constitution de l'an III".
Delenda est Carthago , répétait donc à satiété le vieux Caton, et après lui les "pages roses".
Certes... sauf qu'il s'agit encore une citation latine fantôme, et à laquelle on donne une portée qu'elle n'a pas.
Ni sous cette forme, qui est celle de la tradition française, ni d'ailleurs dans la version plus développée ceterum censeo Carthaginem esse delendam, constante dans la tradition allemande, ces mots ne sont attestés dans quelque texte latin que ce soit. Les auteurs romains qui mentionnent l'intervention au Sénat du vieux Caton le font en effet, de Cicéron à Pline l'Ancien, d'une manière imprécise et non littérale ; le vocabulaire varie (excidere, tollere, diruere à côté de delere) et le mot est rapporté en style indirect. Comme souvent en matière d'histoire romaine, c'est une source grecque qui se montre la plus précise. Plutarque, rapportant la fameuse anecdote de la figue africaine que Caton avait apportée au Sénat pour rappeler à ses collègues, de la façon la plus frappante qui fût, que l'ennemi n'était qu'à trois jours de Rome, ajoute : "mais ce qui fut encore plus fort, c'est que, sur quelque affaire qu'il donnât son avis (γνώμην ἀποφαινόμενος), il ajoutait en forme de conclusion : 'Et il me paraît bon que Carthage cesse d'exister' (δοκεῖ δέ μοι καὶ Καρχηδόνα μὴ ἐᾶν). Au contraire, P. Scipion Nasica, appelé à donner son opinion, ne manquait pas de finir son discours par cette déclaration : 'il me semble bon que Carthage continue d'exister' (δοκεῖ μοι Καρχηδόνα εἶναι").
Le mot de Caton n'était donc nullement une rengaine sénile prononcée en toute circonstance et à tout propos, mais bien un avis motivé (γνώμην ἀpοφαίνεσθαι est une expression technique, rendant sententiam dicere) émis par un sénateur profitant du temps de parole accordé par le consul présidant la séance. Il s'insère donc dans une période et des circonstances bien déterminées : le débat, en 150-149, sur l'opportunité de déclencher une troisième guerre punique. Une telle sententia revêtait obligatoirement une forme stéréotypée, bien connue par les textes latins : on employait censeo suivi de ut ou (ut) ne ou de l'adjectif verbal (mais dans ce cas sans esse). Ni le discours direct de la tradition française (delenda est Carthago, qui évoque de façon pittoresque, mais invraisemblable, un cri spontané ou la conclusion d'une tirade enflammée) ni le ceterum de la tradition allemande (qui vient sans doute d'un effort pour rendre, quelque peu lourdement, le δοκεῖ δέ μοι καί) n'ont donc de garant textuel ou institutionnel. Ce que le Censeur - et probablement, à cette date, princeps senatus - répéta un an durant à chaque séance du Sénat, c'est hoc censeo, et delendam Carthaginem, ou, plus probablement encore, uti Carthago ne siet.
Pourquoi, dès lors, cette prise de position dans un débat bien précis, dans le cadre de l'affrontement entre deux politiques, celle des Scipions poussant à l'expansion dans l'Orient grec et celle des traditionalistes voulant limiter les ambitions romaines à la Méditerranée occidentale, s'est-elle chargée d'une telle valeur symbolique, et pourquoi est-elle devenue proverbiale sous une forme aussi percutante ?
Cela est d'abord lié, sans doute, au mythe catonien dans son ensemble. La figure du Censeur se mua rapidement en un symbole des vertus romaines et du mos maiorum , et ses moindres interventions furent recueillies et répétées, au point de donner lieu, au Bas Empire, à la constitution de recueils moraux apocryphes comme les Disticha Catonis. La postérité comblait ainsi les vœux de Caton lui-même, constamment soucieux de sa propre image.
Mais surtout, la "destruction" de Carthage fut dans l'histoire romaine un événement exceptionnel et traumatisant. Les sources littéraires insistent d'une façon quelque peu morbide sur un anéantissement total (la ville rasée, l'emplacement labouré, le sel...) que démentent tant les fouilles modernes que le rétablissement sur place d'une colonie, décidé par C. Gracchus et réalisé par César. Cette conviction, qui devint un lieu commun, devait susciter, même chez un peuple aussi habitué aux crimes de guerre, un sentiment de culpabilité (qu'on songe aux fameuses larmes de Scipion, puis de Marius) qu'il fallait exorciser. Comment Rome eût-elle pu mieux se décharger de ce crime qu'en en rejetant, comme à son habitude, la responsabilité sur un individu ? Si Caton nous apparaît aujourd'hui, dans une certaine vision stéréotypée de l'antiquité, comme le grand, voire le seul responsable de la destruction de Carthage, n'est-ce pas tout simplement parce que ses propres compatriotes, joignant la prudence à l'idéalisation, ont délibérément voulu qu'il en fût ainsi, et se sont en quelque sorte lavés grâce à lui de leur responsabilité collective ?
Pouce !
S'il est un élément de choix de notre vision stéréotypée de l'antiquité, ce sont bien les combats de gladiateurs, récemment remis à la mode par la sortie d'un péplum hollywoodien qui a suscité de nombreuses réactions, le Gladiator de Ridley Scott (1). Le déroulement du combat est lui-même ponctué de scènes et de gestes stéréotypés, dont le plus fameux est sans doute, depuis le célèbre tableau de Gérôme (2), Pollice verso, le pouce tourné vers le bas, par le public ou par l'éditeur des jeux, pour indiquer qu'on veut qu'un gladiateur blessé soit achevé, et son contraire, le pouce vers le haut en signe de grâce.
Pollice verso
On retrouve ce fameux pouce dans la plupart des ouvrages de vulgarisation sur la « vie quotidienne », et d'abord dans le classique entre les classiques :
« et l'empereur, tranquillement, ordonnait en renversant son pouce, pollice verso, l'immolation du gladiateur terrassé qui n'avait plus qu'à tendre sa gorge au coup de grâce du vainqueur » (3).
L'assertion est, comme toujours chez Carcopino, appuyée par une note, et comme souvent, la note en question se borne à une unique référence, « Juv. III.36 », un passage auquel nous reviendrons. Notons seulement pour l'heure 1. qu'il n'y est nullement question de l'empereur, mais d'un type classique de parvenu, l'ancien sonneur de cor enrichi et devenu lui-même organisateur de jeux ; 2. que l'expression de Juvénal est uerso pollice et non pollice uerso - qui est par contre le titre du tableau de Gérôme.
Plus récemment, J.-N. Robert est plus nettement encore influencé par Gérôme : « même les femmes et les Vestales se lèvent pour abaisser le pouce et ordonner la mort de qui a mal combattu » (4). Pourquoi les Vestales, et d'où Gérôme les tirait-il ? En fait du seul autre témoignage littéraire dont nous disposions sur la question, celui de Prudence, dont le propos n'est pas plus que chez Juvénal de traiter des combats de gladiateurs en eux-mêmes, mais bien, en l'occurrence, de stigmatiser la fausse vertu desdites Vestales.
Mais les choses sont bien moins simples, même dans les raccourcis qu'impose la vulgarisation (5). R. Auguet, par exemple, dissocie les deux gestes : « cependant, les spectateurs sont partagés : les uns lèvent la main en signe de clémence, les autres, du pouce dirigé vers le sol (pollice uerso), réclament l'exécution du vaincu » (6). Et dans la Vita Romana d'U.E. Paoli : « si tous, le doigt levé, agitaient leurs mouchoirs, en criant : ‘Renvoie-le !' (Mitte !), la mort était épargnée au vaincu. Si, au contraire, ils tendaient le poing, le pouce vers le bas, en hurlant: ‘Égorge-le !' (Iugula !), le vainqueur ou un esclave l'achevait » (7).
Ainsi le geste de grâce paraît-il mal établi (est-ce la main ? est-ce le doigt, mais lequel ? avec ou sans mouchoir ?), alors que le pouce reste omniprésent dès qu'il s'agit de condamner un gladiateur maladroit ou malchanceux.
Il est d'autant plus curieux de constater que ce geste n'apparaît (pas plus que l'autre) dans aucune des innombrables représentations figurées des combats de gladiateurs, qu'il s'agisse de bas-reliefs, de mosaïques ou de graffiti.
médaillon de Cavillargues
Il est vrai qu'une observation hâtive et incomplète d'un médaillon d'applique découvert à Cavillargues en 1845 a pu faire croire le contraire au moins pendant quelque temps, en tout cas de 1853 à 1910, c'est-à-dire jusqu'à la huitième édition d'un autre grand classique des vies quotidiennes, la Sittengeschichte de Friedländer ; la neuvième, revue par Wissowa, faisant disparaître purement et simplement, et d'ailleurs assez maladroitement (le raccord est visible), toute allusion à la chose. Je ne m'y étendrai pas ici : un bref tableau rassemblant quelques descriptions fait comprendre d'emblée ce que confirme une autopsie à la loupe de l'original, qui est au musée de Nîmes, c'est-à-dire qu'il est bien difficile de savoir si les quatre personnages de la scène du haut sont des spectateurs commentant la missio de gladiateurs épargnés ou bien ces gladiateurs eux-mêmes et qu'il est impossible de reconnaître là un pouce ou même d'ailleurs un poing (sans parler d'une femme) (8).
Descriptions |
Le détail |
Personnages |
Assistants |
Geste à droite |
| Germer-Durand (1893) | un groupe de quatre gladiateurs qui occupent, en haut du médaillon, l'extrémité de l'arène, où la légende (…) explique qu'ils ont obtenu des spectateurs, en récompense de leur conduite vaillante, l'exemption de continuer la lutte | rétiaire et myrmillon |
lanistes | la joie du triomphe ; il étend le bras droit vers les gradins et tient repliés sous la main le bout des doigts et le pouce ; il semble demander au public la permission pour le com-battant vainqueur, auquel il sert de témoin, de mettre à mort son adversaire |
| Post (1892) | The slightest examination must convince any one that they cannot be spectators… | who extends his arm and whose hand is represented with the four fingers bent down over the thumb, seems to corroborate in an unexpected way what has been said of the pollicem premere as a declaration for the missio. | ||
| Friedländer (1910) | vier Zuschauer, worunter eine Frau, die den Daumen in die Höhe heben | samnite et rétiaire |
||
| Catalogue 1987 | le public, symbolisé par quatre personnages qui s'agitent dans la partie supérieure du médaillon, est séduit par la qualité de l'affrontement. Il clame : stantes missi ! renvoyés debouts (sic) ! | rétiaire et secutor |
arbitres |
Laissons-le donc de côté : l'archéologue français Georges Ville (9), auteur d'une somme sur les gladiateurs, - une thèse d'État -, s'il accumule dans de longues notes les références iconographiques, ne trouve à citer, à propos de la missio , que deux références, toutes deux littéraires : le fameux passage de la troisième satire de Juvénal,
quondam hi cornicines et municipalis harenae
perpetui comites notaeque per oppida buccae
munera nunc edunt et, uerso pollice uulgus
cum iubet, occidunt populariter ; inde reuersi
conducunt foricas... (10)
« naguère sonneurs de cor et habitués de l'arène des villes de province, joues bien connues des bourgades, ils financent maintenant des jeux, et quand le peuple l'ordonne en tournant le pouce, ils tuent pour se faire bien voir ; et en revenant de l'arène, ils soumissionnent pour des chiottes... »
et un texte plus récent, le Contre Symmaque, où Prudence, partant en guerre contre la réputation de vertu à son sens usurpée des Vestales, stigmatise leur comportement lors des spectacles de gladiateurs :
... pectusque iacentis
uirgo modesta iubet conuerso pollice rumpi (11)« et la poitrine de celui qui est à terre, l'honnête vierge, en retournant le pouce, ordonne de la briser ».
On voit d'emblée que ces deux témoignages se réduisent à un seul. Si le chrétien convaincu et militant qu'est Prudence a quelque cohérence, il n'a pas pu assister à ce genre de spectacle, interdit à ses coreligionnaires. Il cherche tout comme nous à s'en faire une idée d'après les sources littéraires, en l'occurrence Juvénal, à l'époque précisément où il revient à la mode après un long purgatoire.
On remarquera aussi que le geste du pouce vers le haut n'est, lui, attesté nulle part, pas même chez Juvénal. On dirait qu'il est tiré de l'autre par une sorte de souci de symétrie.
Quant au pouce tourné vers le bas , les choses sont bien moins claires qu'il n'y paraît.
Le uertere de Juvénal, que Prudence jugeait déjà utile de préciser en conuertere, est loin d'avoir toujours été interprété de cette façon-là. Pour les commentateurs du début de l'avant-dernier siècle, il allait de soi, au contraire, que pollice uerso signifiait ici « pouce tendu vers » un objet (en l'occurrence la propre poitrine de celui qui fait le geste)... (12) Leur intuition peut du reste être vérifiée bien vite : la simple lecture du Gaffiot nous apprendra, ou nous rappellera, que le complément de uertere, quand il en a un, est constamment introduit par in ou ad suivis de l'accusatif (« vers » quelqu'un ou quelque chose, représentant une direction ou un but à atteindre – par exemple, dans le cas des versions, la langue-cible) ; il n'y a donc aucune raison de supposer que ce même verbe, employé absolument, se mette soudain à désigner une direction de haut en bas.
Pollice uerso ne pourrait dès lors signifier que « pouce tourné vers, tendu » (dans une direction déterminée, pour montrer). Mais s'agit-il nécessairement de la poitrine de celui qui fait le geste, et qui indiquerait ainsi au vainqueur la marche à suivre (« transperce-le comme ça ! ») ? Ce n'est guère probable dans la mesure où le coup de grâce prend normalement la forme d'un égorgement (iugula !, effectivement attesté) – ce qui confirme au passage que Prudence n'a jamais vu un combat de gladiateurs.
Juvénal pourrait bien désigner ici, en fait, ce qu'un poète de l' Anthologia Latina appelle plus clairement un infestus pollex , un pouce hostile, en position d'attaque, dirigé vers celui qu'on veut voir mourir (13), ou, comme chez le Thélyphron d'Apulée, pointé vers les auditeurs dont on cherche à capter l'attention (ac sic aggeratis in cumulum stragulis et effultus in cubitum suberectusque porrigit dexteram et ad instar oratorum conformat articulum duobusque infimis conclusis digitis ceteros eminens et infesto pollice clementer subrigens infit Thelyphron) (14). Quant au geste du pouce par lequel on veut indiquer ses bonnes intentions, son fauor, parce qu'il y en a un, Pline l'Ancien le désigne on ne peut plus clairement par premere pollicem , c'est-à-dire comprimer son pouce sur les autres doigts, voire le rentrer à l'intérieur de la main - le rengainer, en quelque sorte: pollices, cum faueamus, premere etiam prouerbio iubemur (15).
Alors d'où vient ce stéréotype et d'où Gérôme l'a-t-il tiré ? Le geste attesté (uerso pollice) pourrait paradoxalement avoir été réinterprété à partir du geste fatalement non attesté, puisqu'il est purement moderne, mais senti comme allant de soi, le geste par lequel on dit que tout va bien. S. Morton Braund dit encore : « the upturned thumb was probably the signal for death, in contrast with our (sic) favorable signe of thumbs up ». Un des deux gestes aurait donc bien été tiré de l'autre, mais par un processus inverse de celui que j'évoquais d'abord.
Donc ni le pouce vers le haut, purement moderne, ni le pouce vers le bas, tiré du précédent et faussement imputé à Juvénal, n'ont jamais existé dans l'antiquité. Resterait le pouce tendu vers le gladiateur qu'il s'agit d'achever – geste au demeurant peu naturel et peu commode.
Peut-être est-il possible d'aller à ce propos plus loin encore, en faisant deux remarques.
La première, déjà faite par Post en 1892, est toute de bon sens : il faut qu'on puisse bien voir le geste d'en bas, depuis l'arène, et qu'on ne puisse le confondre avec aucun autre ; Ville parle de même d'un « geste qui devait être compris des combattants et du public ». On imagine sans peine les conséquences en cas d'ambiguïté et de méprise.
La deuxième a trait à la symbolique des doigts, et je me réfère là, entre autres, au passionnant ouvrage d'Onians sur les origines de la pensée européenne (16) : le pouce est pour les Romains le doigt principal, le plus important, le doigt par excellence, au point que pollex finit par pouvoir désigner métonymiquement n'importe quel doigt, ou même, par synecdoque, la main. Vous voyez où je veux en venir, ou plus exactement la voie dans laquelle j'hésitais encore à m'engager complètement, avant de mettre la main in extremis sur un article que je cherchais depuis longtemps, celui de Corbeill intitulé Pollex and Index (17).
Le doigt que la foule de Juvénal tend vers celui qu'elle veut voir mettre à mort, ce n'est évidemment pas le pouce, c'est l'index, le doigt qui sert par excellence à montrer, le mieux visible de loin. Le geste est d'ailleurs nettement plus facile à faire et plus naturel...
Pour plus de détails sur l'emploi de pollex au sens d'index, je renvoie à cet article de Corbeill, à cause de qui ou grâce à qui j'ai finalement renoncé à publier l'article que je méditais moi-même d'écrire. Ce qui ne m'a pas empêché, tout de même, de vous infliger aujourd'hui les grandes lignes de mon raisonnement.
Quelles conclusions peut-on en tirer dans une séance comme celle-ci, consacrée aux vertus formatives des langues anciennes, et en quoi une telle démarche pourrait-elle enrichir notre argumentaire ?
1. Le retour au texte, et au texte lu de près, est indispensable et aucune traduction ne peut le remplacer. Dès lors, faire de la civilisation romaine sans faire de la langue est insuffisant, mutilant, sans fondement scientifique, et pas spécialement formatif.
2. Par contre, ce retour au texte en rendant compte de chaque mot est une incomparable école à la fois d'honnêteté et de rigueur intellectuelles. L'honnêteté passe par le refus de l'argument d'autorité : l'interprétation d'un traducteur ou d'un commentateur même prestigieux ne dispense pas de se faire soi-même son opinion. La rigueur réside dans le refus de l'à peu près : une fois le texte repris en main, il faut en regarder chaque mot et justifier son emploi.
3. Même à propos de choses aussi anciennes, pour ne pas dire aussi vieilles, on trouve toujours des choses nouvelles : ne croyez pas ceux qui disent que sur l'antiquité tout a été trouvé depuis longtemps et il n'y a plus rien à faire.
4. Je plaide, vous l'avez compris, pour qu'au cours de latin on fasse du latin, et pas ou pas seulement de la civilisation coupée de ses bases. Je ne suis pour autant ni sectaire ni exclusif : rien n'empêche, évidemment, une telle explication de déboucher sur un "thème", la violence comme fait de société, les défoulements collectifs, la catharsis...
Notes
1. Universal Pictures, mai 2000. Il a entraîné l'apparition dès l'été de deux bonnes douzaines de sites Internet où s'échangeaient les appréciations les plus diverses et les plus tranchées (de 'corrosively boring' à 'nearly perfect' ... ), un dossier spécial d' Historia (n° 643 [juillet 2000], p. 46-69) avec des articles de J.-P. Thuillier, C. Salles, J. Gaillard et L. Jerphagnon, et même la sortie, dans la foulée, de M. JUNKELMANN, Das Spiel mit dem Tod. So kämpften Roms Gladiatoren , Mayence, 2000, qui reproduit des images du film. Retour
2. Pollice verso (1872), reproduit dans Junkelmann p. 3 ; voir G.M. ACKERMANN, La vie et l'oeuvre de Jean-Léon Gérôme, Paris, 1986, p. 105. Retour
3. J. CARCOPINO, La vie quotidienne à Rome à l'apogée de l'Empire, Paris, 1939, p. 279. Retour
4. J.-N. ROBERT, Les plaisirs à Rome, 2e éd., Paris, 1986, p. 91. Retour
5. Sur ce type de raccourcis, cf D.G. KYLE, Spectacles of Death in Ancient Rome, Londres, 1998, p. 156 (à propos, précisément, de l'ouvrage de R. Auguet) : « like Gérôme's paintings, such reconstructions weave together the scattered testimony of artistic and literary sources ». Retour
6. R. AUGUET, Cruauté et civilisation : les jeux romains, Paris, 1970, p. 55. Retour
7. U.E. PAOLI, Vita Romana. La vie quotidienne dans la Rome antique, tr., Bruges, 1955, p. 368. La note renvoie, outre JUV., 3, 36, à MART., XII, 29, 7, qui fonde en fait la mention des mouchoirs, ou plus exactement des serviettes : il s'agit en effet du kleptomane Hermogenes (nuper cum Myrino peteretur missio laeso/subduxit mappas quattuor Hermogenes). Voir aussi M. JOHNSTON, Roman Life, Chicago, 1957, p. 302 : « the custom was to refer the plea to the people, who signaled in sorne way if they were in favor of granting mercy, or gesticulated pollice uerso, apparently with the arrn out and thumb down as a signal for death » ; F.R. COWELL, Everyday Life in Ancient Rome, Londres, 1961, p. 178 : « hands began to turn down » ; C.W. WEBER, Panem et Circenses. Massenunterhaltung als Politik im antiken Rom, Düsseldorf-Vienne, 1983, p. 52 : « fiel die Entscheidung negativ aus, so senkte der Kaiser den Daumen : pollice uerso wurde so zum Fachausdruck für die befohlene Tötung eines unterlegenen Gladiators ». Retour
8. E. GERMER-DURAND, Inscriptions antiques de Nîmes, Toulouse, 1893, n° 188. G. LAFAYE, art. Gladiator, dans DA, II, 2 (1896), p. 1595 (fig. 3595 : dessin). P. WUILLEUMIER – A. AUDIN, Les médaillons d'applique gallo-romains de la vallée du Rhône, Lyon, 1952 (Annales de l'université de Lyon-III, Lettres), n° 34. V.L. et C[hristian] L[andes], 71. Médaillon d'applique représentant un combat de gladiateurs, dans Les gladiateurs. Exposition, Musée archéologique de Lattes, 1987, p. 157. (phot. n.b.). M. JUNKELMANN, Das Spiel mit dem Tod. So kämpften Roms Gladiatoren, Mayence, 2000, n° 213, p. 134-5 (phot. coul.). Retour
9. G. VILLE, p. 420. Retour
10. Tous les mss ont uerso pollice ; les seules variantes concernent la suite du passage (au lieu de cum iubet, on trouve quem iubet ou lubet, qui n'intéressent pas notre propos). Retour
11. PRUD., C. Symm., 11, 1098-9. Retour
12. Ainsi N.E. LEMAIRE, Paris, 1823, p. 175 : "pollex vertebatur, id est, dirigebatur in pectus, quo indicabatur, ni fallor, illud gladio transfigendum esse" ; J.E.B. MAYOR, Thirteen Satires of Juvenal, 3e éd., 1, 1886, p. 186 : « those who wished the death of a conquered gladiator turned (vertebant, convertebant) their thumbs towards their breasts, as a signal to his opponent to stab him » ; A. WEIDNER, Teubner, 1889 : « wollte das Volk den Tod des Besiegten, so drückte es den ausgestreckten Daumen gegen die Brust (uerso pollice) und rief : recipe ferrum ! » ; J.D. DUFF, Cambridge, 1932 : “it is generally believed that the former gesture was to turn the thumb up towards the breast in imitation of the fatal weapon”. Le dernier commentaire, celui de E. COURTNEY, Londres, 1980, reste prudent : « the actual gesture is hard to establish » (p. 161). – Pour COURTAUD DIVERNÉRESSE, dans Œuvres complètes d'Horace, de Juvénal..., sous la dir. de M. Nisard, Paris, 1858, p. 210, les choses sont même inversées : « au pouce levé de la multitude, ils égorgent, pour lui plaire, le premier gladiateur ». Retour
13. Anth., 415, 28 Bücheler-Riese (t. 1, 1) : sperat et in saeua uictus gladiator harena, / sit licet infesto pollice turba minax. Retour
14. APUL., Mét., II, 21, 1. Retour
15. PL., HN, XXVIII, 25. Cf. A. OTTO, Die Sprichwörter und sprichwörtlichen Redensarten der Rômer, Leipzig, 1890, s.u. pollex, p. 283. - Le passage d'Horace souvent cité comme parallèle par les commentateurs de Juvénal (Ep., 1, 18, 65) est en fait sans rapport : utroque... pollice laudare y signifie « applaudir des deux mains », comme l'avaient déjà vu tant Acron (utroque pollice sunekdochikos, 'manu utraque') que Porphyrion (tropos synecdoche : a parte totum. An quia, uehementius ut plaudat, manus iungens iungit pollicem cum proximo ?), et il n'y est pas question de grâce à accorder, et moins encore de gladiateurs. Ces métonymies, dans un sens ou dans l'autre, sont d'ailleurs très fréquentes : cf. manum non uertere au sens de « ne pas lever le petit doigt » (Cic., Fin., 5, 93, ; Apul., Apol., 56). - Quant à la Glycera du Ps.-Alciphron, elle serre (ou croise) superstitieusement les doigts ou mieux se tord les mains à cause du trac (11, 4, 5). Retour
16. R.B. ONIANS, The Origins of European Thought , 2e éd., 1954, p. 139, n. 4. Retour
17. A. CORBEILL, Thumbs in Ancient Rome : Pollex and Index, dans Memoirs of the American Academy in Rome , 42 (1997), p. 1-21. Retour
