Thèmes littéraires : textes
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BOSSUET, Discours sur l'histoire universelle, I, 8
Les rois furent bannis, et l'empire consulaire fut établi suivant les projets de Servius Tullius ; mais il fut bientôt affaibli par la jalousie du peuple. Dès le premier consulat, P. Valérius, consul, célèbre par ses victoires, devint suspect à ses citoyens ; et il fallut, pour les contenter, établir la loi qui permit d'appeler au peuple, du sénat et des consuls, dans toutes les causes où il s'agissait de châtier un citoyen.
Les Tarquins chassés trouvèrent des défenseurs : les rois voisins regardèrent leur bannissement comme une injure faite à tous les rois ; et Porséna, roi des Clusiens, prit les armes contre Rome. Réduite à l'extrémité et presque prise, elle fut sauvée par la valeur d'Horatius Coclès. Les Romains firent des prodiges pour leur liberté : Scévola, jeune citoyen, se brûla la main qui avait manqué Porséna, Clélie, une jeune fille, étonna ce prince par sa hardiesse. Porséna laissa Rome en paix, et les Tarquins demeurèrent sans ressource.
Pulsis regibus, imperium consulare, pro Seruii Tullii consiliis constitutum, mox populari inuidia debilitatum est. Iam inde a primo consulatu, cum P. Valerius consul, uictoriis nobilitatus, in suspicionem apud ciues uenisset, necesse fuit, ut illis satisfieret, constituere legem qua liceret aduersus senatum et consules ad populum prouocare omnibus in causis de ciue puniendo.
Tum pulsis Tarquiniis defensores adfuerunt. Regibus enim uicinis eorum exilium tamquam omnibus illatam iniuriam habentibus, Porsena, Clusinorum rex, Romam infesto exercitu uenit. Quae, summum in discrimen adducta ac prope capta, Horatii Coclitis fortitudine seruata est. Romani autem multa et clara facinora fecerunt libertatis tuendae causa. Scaeuola, adulescens ciuis, igni manum admouit quia Porsenam non interfecisset ; Cloelia uirgo regi admirationem audacia mouit itaque Porsena Romam dimisit omnique ope Tarquinii destituti sunt.
Quand le peuple méritait d'être blâmé, le Sénat le faisait avec une gravité et une vigueur dignes de cette sage compagnie, comme il arriva dans le démêlé entre ceux d'Ardée et ceux d'Aricie. L'histoire en est mémorable et mérite de vous être racontée. Ces deux peuples étaient en guerre pour des terres que chacun prétendait. Enfin las de combattre, ils convinrent de se rapporter au jugement du peuple romain, dont l'équité était révérée par tous les voisins. Les tribus furent convoquées, et le peuple, ayant connu, dans la discussion, que ces terres prétendues par d'autres lui appartenaient de droit, se les adjugea. Le Sénat, quoique convaincu que le peuple dans le fond avait bien jugé, ne put souffrir que les Romains eussent démenti leur générosité naturelle, ni qu'ils eussent lâchement trompé l'espérance de leurs voisins, qui s'étaient soumis à leur arbitrage. Il n'y eut rien que ne fît cette compagnie pour empêcher un jugement d'un si pernicieux exemple, où les juges prenaient pour eux les terres contestées par les deux parties. Après que la sentence eut été rendue, ceux d'Ardée, dont le droit était le plus apparent, indignés d'un jugement si inique, étaient prêts à s'en venger par les armes. Le Sénat ne fit point de difficulté de leur déclarer publiquement qu'il était aussi sensible qu'eux-mêmes à l'injure qui leur avait été faite; qu'à la vérité il ne pouvait pas casser un décret du peuple, mais que si, après cette offense, ils voulaient se fier à lui de la réparation qu'ils avaient raison de prétendre, le Sénat prendrait tel soin de leur satisfaction, qu'il ne leur resterait aucun sujet de plainte.
Quotienscumque reprehendendus erat populus, senatus hoc munere fungebatur ea grauitate ac ui quae ad illud prudens concilium pertineret, ut accidit Ardeatibus Aricinisque inter se contendentibus ; quam controuersiam et recordari et tibi narrare pretium est. Nam traditum est eos populos inter se bellum gerere de quibusdam agris quos uterque pro suis uindicaret ; eos tandem bellando defatigatos uno consensu constituisse ut rem ad arbitrium populi Romani déferrent cuius aequitatem omnes finitimi uenerarentur ; tributis comitiis factis, populum, cum per disputationem comperisset suos re ipsa esse illos agros quos alii uindicarent, eos sibi addixisse ; senatum autem, etsi pro certo haberet populum de re bene iudicauisse, pati non potuisse Romanos nec a magnanimitate sua desciuisse nec finitimorum spem turpiter fefellisse qui eis arbitris usi essent ; tum nulli labori pepercisse illud concilium ut impediret ne ad imitandum perniciosissimum exemplum proponerent, iudicibus sibi adrogantibus agros qui utrimque repeterentur ; sententia dicta, cum Ardeates quorum causa melior esset, tam iniquum iudicium indignati, ad armis ulciscendum parati essent, senatum haud inuitum palam professum esse "se eorum iniuriam aeque atque ipsos sentire ; senatum profecto populi decretum rescindere non posse; si autem, damno accepto, sibi committere uellent ut detrimentum cui iure reclamarent sarciretur, senatui tantae curae fore ut eis satisfieret ut nullus iam querendi locus eis futurus esset reliquus".
Il paraît, au premier abord, bien surprenant que parmi les mille cités de la Grèce et de l'Italie il s'en soit trouvé une qui ait été capable d'assujettir toutes les autres. Ce grand événement est pourtant explicable par les causes ordinaires qui déterminent la marche des affaires humaines. La sagesse de Rome a consisté, comme toute sagesse, a profiter des circonstances favorables qu'elle rencontrait.
Prima specie admirabile uidetur quod ex infinita Graeciae Italiaeque ciuitatum multitudine una exstiterit quae ceteras in potestatem suam redigere potuerit. Cuius tamen miraculi causas easdem fuisse facile reperias quae res humanas moderari solent. Vt enim cuiusuis hominis, sic Romanorum haec fuit sapientia occasionibus uti.
Salluste a bien raison de commencer son portrait de Catilina en disant qu'il était d'une noble maison, car sa naissance peut servir à nous faire comprendre son caractère. La gens Sergia, à laquelle il appartenait, était, comme on disait alors, une famille troyenne, c'est-à-dire qu'elle prétendait descendre d'un des compagnons d'Enée.
Peropportune Sallustius in Catilina describendo dicere exorditur eum nobili genere natum, cum inde morum rationes melius intellegi possint. Erat enim unus Sergiorum, quae gens tum Troiana uocabatur, cum ex Aeneadum cuiusdam stirpe se ortam profiteretur.
J'abordai bientôt au rivage de Salone. Je demandai Dioclès, autrefois Dioclétien, empereur. On me dit qu'il habitait ses jardins à quatre milles de la ville. Je m'y rendis à pied. J'arrivai à la demeure de Dioclès ; je traversai des cours, où je ne rencontrai ni gardes, ni surveillants. Des esclaves étaient occupés çà et là à des travaux champêtres. Je ne savais à qui m'adresser. J'aperçus un homme avancé en âge qui travaillait dans le jardin; je m'approchai de lui pour lui demander où se trouvait le prince que je cherchais.
"Je suis Dioclès , répondit le vieillard en continuant son travail. Vous pouvez vous expliquer, si vous avez quelque chose à me dire." Je demeurai muet d'étonnement. "Eh bien ! me dit Dioclétien, quelle affaire vous amène ici ? Avez-vous des graines rares à me donner, et voulez-vous que nous fassions des échanges ?"
Je remis votre lettre au vieil empereur ; je lui peignis les malheurs des Romains, et le désir que les chrétiens avaient de le revoir à la tête de l'Etat. A ces mots, Dioclétien, suspendant son travail, s'écria : "Plût aux dieux que ceux qui vous envoient vissent, comme vous, les légumes que je cultive de mes propres mains à Salone ! Ils ne m'inviteraient pas à reprendre l'empire." Je ne pus en obtenir d'autre réponse. En vain, je voulais insister. "Rendez-moi un service, me dit-il brusquement : voilà un puits ; je suis vieux, vous êtes jeune; tirez-moi de l'eau, mes légumes en manquent." A ces mots, Dioclétien me tourna le dos, et Dioclès reprit son arrosoir.
Breui ad litus Saloninum appuli, ubi quaesiui ubinam esset Diocles, quondam Diocletianus imperator. Cum autem eum in hortis suis ad quartum ab urbe lapidem habitare audiissem, illuc pedibus meis me contuli. Postquam in Dioclis domicilium ueni, areas transii, ubi neque in satellites neque in custodes incidi. Passim autem serui in agrestibus operibus occupati erant. Quare cum nescirem quem alloquerer et hominem quendam aetate prouectum in horto laborantem adspexissem, ad eum appropinquaui ut eum rogarem ubinam uersaretur ille princeps quem requirerem. "Ego sum Diocles" respondit senex, qui opus suum non intermisit. "Si quid habes quod mihi dicere uelis, sententiam tuam aperire potes." Cum stupore obmutescerem : "Quid ! inquit Diocletianus, quo negotio huc adduceris ? Rarane semina habes quae mihi dare possis ? Visne seminibus meis tua mutare ?"
Tunc seni imperatori litteras uestras tradidi, uerbisque meis expressi quam miseri essent Romani et quam uehementer Christiani eum iterum reipublicae praeesse cuperent. Ad quae Diocletianus, opus suum intermittens, exclamauit "Vtinam illi a quibus missus es haec olera, sicut tu, conspicerent, quae in Salonino agro manibus meis ipse excolo ! Tunc enim non me ad imperium recipiendum euocarent. "Nullum aliud responsum ex illo expromere potui. Nam cum frustra persequi uellem : "Operam tuam, abrupte dixit, mihi commoda : hic puteus est; ego senex, tu iuuenis ; ex hoc puteo aquam mihi hauri, aqua enim olera mea egent." Quibus dictis Diocletianus tergum a me auertit, et Diocles suum ad irrigandum alueolum resumpsit.
Comme le peuple grossissait tous les jours, les Troglodytes crurent qu'il était à propos de se choisir un roi. Ils convinrent qu'il fallait déférer la couronne à celui qui était le plus juste, et ils jetèrent tous les yeux sur un vieillard vénérable par son âge et par une longue vertu. Il n'avait pas voulu se trouver à cette assemblée ; il s'était retiré dans sa maison, le cour serré de tristesse.
Lorsqu'on lui envoya les députés pour lui apprendre le choix qu'on avait fait de lui : "A Dieu ne plaise, dit-il, que je fasse ce tort aux Troglodytes, que l'on puisse croire qu'il n'y a personne parmi eux de plus juste que moi ! Vous me déférez la couronne, et, si vous le voulez absolument, il faudra bien que je la prenne. Mais comptez que je mourrai de douleur d'avoir vu en naissant les Troglodytes libres et de les voir aujourd'hui assujettis." A ces mots, il se mit à répandre un torrent de larmes. "Malheureux jour, disait-il ; et pourquoi ai-je tant vécu ?" Puis il s'écria d'une voix sévère : "Je vois bien ce que c'est, ô Troglodytes ! votre vertu commence à vous peser. Dans l'état où vous êtes, n'ayant point de chef, il faut que vous soyez vertueux malgré vous : sans cela vous ne sauriez subsister, et vous tomberiez dans le malheur de vos premiers pères. Mais ce joug vous paraît trop dur ; vous aimez mieux être soumis à un prince et obéir à ses lois, moins rigides que vos mours. Vous savez que, pour lors, vous pourrez contenter votre ambition, acquérir des richesses et languir dans une lâche volupté, et que, pourvu que vous évitiez de tomber dans les grands crimes, vous n'aurez pas besoin de la vertu."
Troglodytae, cum, regione cotidie magis magisque frequentata, regem sibi deligendum statuissent atque conuenisset ut iustissimo uiro corona deferretur, senem quendam uniuersi obseruauerunt aetate longaque uirtute insignem, qui consilio adesse noluerat domumque maestissimus reuerterat.
Cui cum nuntiatum esset regem eum delectum, "Vtinam" inquit "Troglodytis in hoc non noceam, ut nemo eorum me iustior habeatur. Quam mihi coronam defertis, si uultis, accipiam sane, sed inuitus. At dolore, mi credite, conficiar, qui liberos infans Troglodytas uiderim, idemque seruos senex." Haec locutus, lacrimas profundere coepit. "Mene" aiebat "eo uiuum peruenisse ut diem tam funestum uiderem !" Tum uoce seuera : "O Troglodytae" exclamauit "uirtutis uidelicet iam taedet. Nunc enim, nullo duce, uirtutem nisi uel inuiti colatis, superesse non liceat et in eandem calamitatem incidatis ac maiores. Quod tamen iugum uobis nimis durum esse uidetur potiusque ducitis principes imperium, moribus sane uestris leuius. Sic enim exoptatas diuitias languidamque per ignauam uoluptatem uitam uos consecuturos, uirtuteque, dummodo a maioribus sceleribus abstineatis, nihil iam opus fore."
Mais ce qui me choque de ces beaux esprits, c'est qu'ils ne se rendent pas utiles à leur patrie, et qu'ils amusent leurs talents à des choses puériles. Par exemple, lorsque j'arrivai à Paris, je les trouvai échauffés sur une dispute, la plus mince qu'il se puisse imaginer : il s'agissait de la réputation d'un vieux poète grec dont, depuis deux mille ans, on ignore la patrie, aussi bien que le temps de sa mort. Les deux partis avouaient que c'était un poète excellent ; il n'était question que du plus ou du moins de mérite qu'il fallait lui attribuer. Chacun en voulait donner le taux ; mais, parmi ces distributeurs de réputation, les uns faisaient meilleur poids que les autres. Voilà la querelle ! Elle était bien vive : car on se disait cordialement, de part et d'autre, des injures si grossières, on faisait des plaisanteries si amères, que je n'admirais pas moins la manière de disputer, que le sujet de la dispute. "Si quelqu'un, disais-je en moi-même, était assez étourdi pour aller devant un de ces défenseurs du poète grec attaquer la réputation de quelque honnête citoyen, il ne serait pas mal relevé, et je crois que ce zèle si délicat sur la réputation des morts s'embraserait bien pour défendre celle des vivants ! Mais, quoi qu'il en soit, ajoutais-je, Dieu me garde de m'attirer jamais l'intimité des censeurs de ce poète, que le séjour de deux mille ans dans le tombeau n'a pu garantir d'une haine si implacable. Ils frappent à présent des coups en l'air. Mais que serait-ce si leur fureur était animée par la présence d'un ennemi ?"
Hoc uero me in his perurbanis offendit quod patriae suae nihil prosunt, dum ingeniis ad puerilia abutuntur. Nam eos, ubi Lutetiam adueni, ira incensos deprehendi, orta controuersia qua nullam inaniorem excogitare queas : ueteris enim cuiusdam Graeci poetae fama agebatur, qui et ubi gentium natus et quo tempore mortuus sit annum iam bis millesimum incertum est. Egregium quidem poetam illum fuisse utraque pars confitebatur : ea tantum quaestio erat, plusne an minus ei tribuendum esset. Quorum laudatorum, etsi omnes quanti ille esset uere aestimare profitebantur, alteri tamen cumulatiore mensura utebantur. Haec ipsa altercatio tam acris erat ut toto pectore alteri alteros contumeliose increparent acerbeque irriderent. Itaque ego non minus disputandi rationem admirabar quam rem disputatam. "Si quis umquam, mecum aiebam, eo temeritatis forte procedat, ut coram uno quouis ex illis poetae Graeci defensoribus boni alicuius ciuis famam oppugnare audeat, is profecto non parum grauiter refutetur. Credo enim hos studiosos, ut qui de mortuorum uirorum fama tam molles sint ad offensionem accipiendam, ad famam uiuorum defendendam uehementer exardescere posse. At, quicquid id est, utinam ne illius poetae obiurgatorum inimicitias umquam suscipiam, qui, quamquam in sepulcro annum iam bis millesimum conditus est, facere non potuit quin eis inexpiabili odio esset. Nunc autem irritos ictus inferunt ; quid, si ab hoste praesenti eorum furor concitaretur ?"
Son armée estant en quelque effroy pour le bruit qui couroit des grandes forces que menoit contre lui le Roy Juba, au lieu de rabattre l'opinion que ses soldats en avoyent prise et appetisser les moyens de son ennemy, les ayant faict assembler pour les rasseurer et leur donner courage, il print une voye toute contraire à celle que nous avons accoustumé : car il leur dit qu'ils ne se missent plus en peine de s'enquerir des forces que menoit l'ennemy, et qu'il en avoit eu bien certain advertissement ; et lors il leur en fit le nombre surpassant de beaucoup et la vérité et la renommée qui en couroit en son armée, suyvant ce que conseille Cyrus en Xénophon ; d'autant que la tromperie n'est pas si grande de trouver les ennemis par effet plus foybles qu'on n'avoit esperé, que, les ayant jugez foibles par réputation, les trouver après à la vérité bien forts.
Il accoustumoit sur tout ses soldats à obeyr simplement, sans se mesler de contreroller ou parler des desseins de leur capitaine, lesquels il ne leur communiquait que sur le point de l'exécution ; et prenoit plaisir, s'ils en avoyent descouvert quelque chose, de changer sur le champ d'advis pour les tromper ; et souvent, pour cet effect, ayant assigné un logis en quelque lieu, il passoit outre et alongeoit la journée, notamment s'il faisoit mauvais temps et pluvieux.
Les Souisses, au commencement de ses guerres de Gaule, ayans envoyé vers luy pour leur donner passage au travers des terres des Romains, estant délibéré de les empescher par force, il leur contrefit toutes-fois un bon visage, et print quelques jours de delay à leur faire responce, pour se servir de ce loisir à assembler son armée. Ces pauvres gens ne sçavoyent pas combien il estoit excellent mesnager du temps ; car il redit maintes fois que c'est la plus souveraine partie d'un capitaine que la science de prendre au point les occasions, et la diligence, qui est en ses exploits à la vérité inouye et incroyable.
Caesar, cum exercitus rumore de ingenti multitudine hostium, quam rex Iuba duceret, nonnihil perturbatus esset, ita opinionem suorum non refellit neque uim hostium minuit ut contra, contione conuocata confirmandi cohortandique causa, ratione insolita usus sit : ne diutius curarent percontari de hostium copiis, nam se quidem satis de ea re admonitum esse. Tunc ementitus est numerum multo maiorem ipsa suorum fama, eo consilio usus quod Cyrus dat apud Xenophontem ; atque ei non pariter decipiuntur, qui spe pauciores re uera hostes, ac qui eos inueniunt postea plures exspectatione.
In primis milites assuefaciebat adeo parere ut non auderent ducis consilia uel perscrutari uel in controuersiam uocare, quae non pronuntiabat nisi peracturus ; atque ei libebat, si quid compererant, e uestigio consilium mutare ad eos fallendos ; et saepe ideo, cum locum castris delegisset, ultra iter continuabat, praesertim tempestate mala pluuiisque diebus.
Cum Heluetii, ineunte bello Callico, legatos ad eum misissent ut sibi facultatem itineris faciendi daret per fines Romanorum, quamquam consilium ceperat per uim deterrendorum, uultum tamen ad benignitatem composuit, atque responsum in aliquot dies distulit ut spatium intercedere posset dum milites conuenirent. Miseros, qui nescirent quam prudenter tempore uteretur ! Dictitauit enim artis imperatoriae maximam partem constare ex occasiones non praetermittendi scientia diligentiaque, quae quidem in rebus ab eo gestis insignis incredibilisque apparet.
Je viens de courre d'un fil l'histoire de Tacitus (ce qui ne m'advient guère ; il y a vingt ans que je ne me mis en un livre une heure de suite), et l'ai fait à la suasion d'un gentilhomme que la France estime beaucoup, tant pour sa valeur propre que pour une constante forme de suffisance et bonté, qui se voit en plusieurs frères qu'ils sont. Je ne sache point d'auteur qui mêle à un registre public tant de considération des mours et inclinations particulières, et me semble le rebours de ce qu'il semble à lui, qu'ayant spécialement à suivre les vies des empereurs de son temps, si diverses et extrêmes en toute sorte de formes, tant de notables actions que nommément leur cruauté produisit en leurs sujets, il avait une matière plus forte et plus attirante à discourir et à narrer, que s'il eût eu à dire des batailles et agitations universelles ; si que souvent je le trouve stérile, courant par-dessus ces belles morts, comme s'il craignait nous fâcher de leur multitude et longueur. Cette forme d'histoire est de beaucoup la plus utile : les mouvements publics dépendent plus de la fortune, les privés de la nôtre. C'est plutôt un jugement que déduction d'histoire ; il a plus de préceptes que de contes : ce n'est pas un livre à lire, c'est un livre à étudier et apprendre ; il est si plein de sentences qu'il y en a à tort et à droit ; c'est une pépinière de discours éthiques et politiques, pour la provision et ornement de ceux qui tiennent rang au maniement du monde. Son service est plus propre à un Etat trouble et malade, comme est le nôtre présent ; vous diriez souvent qu'il nous peint, et qu'il nous pince.
Nuper res a Tacito scriptas uno cursu percucurri ; quod mihi perraro accidit, nam uicesimum annum (uiginti annis) ne unam quidem horam tenore libro legendo consumpsi ; idque feci suadente eo nobili uiro, quem Galli magni faciunt, cum propter ipsam illius dignitatem tum pro ea constanti prudentiae et humanitatis specie, quae in compluribus illis fratribus apparent. Nullus est scriptor - quod sciam - qui mixtas rebus publicis tot priuatorum morum ingeniorumque notationes in tabulas referat ; ac contra quam ipse censuit, cum principium aequalium et uitae tam uariae ac tam multis modis immoderatae et tot facinora quae, sua praesentim crudelitate impulsi, in ciues suos fecerunt, ei persequenda essent, eam materiem, quae uehementius ad disserendum narrandumque alliceret, mihi uidetur habuisse quam si de bellis et uniuersis rebus turbatis ei dicendum fuisset ; ita ut saepe, dum illas pulchras mortes cursim praestringit, quasi nobis illarum multa et longa narratione taedium adferre timeat, mihi inops esse uideatur. Est tamen hoc genus historiam scribendi longe utilissimum ; nam ut e fortunae arbitrio saepius motus publici pendent, sic e nostro priuati. Hic potius iudicium quam rerum gestarum continuationem inuenias ; ibi sunt plura praecepta quam narrationes : itaque hunc librum non legere, sed perspicere oportet ac perdiscere : refertus est tam multis sententiis ut in eo hae iure, illae sint iniuria ; haec est silua quaedam et de moribus et de rebus publicis orationum, quae eis, qui in terris regendis locum quemdam tenent, sint et instrumento et ornamento. Eius uero utilitas ad ciuitatem aegram turbatamque, qualis est nunc nostra, potius pertinet ; illum enim saepius dicas nos et pingere et pungere.
J'ai recueilli avec zèle les propos de mon bon maître, M. l'abbé Jérôme Coignard ( ... ). C'était un homme plein de science et de piété. S'il avait eu l'âme moins inquiète, il aurait égalé en vertu M. l'abbé Rollin, qu'il surpassait de beaucoup par l'étendue du savoir et la profondeur de l'intelligence. Il eut du moins, dans les agitations d'une vie troublée, l'avantage sur M. Rollin de ne point tomber dans le jansénisme. Car la solidité de son esprit ne se laissait point ébranler par la violence des doctrines téméraires, et je puis attester devant Dieu la pureté de sa foi. Il avait une grande connaissance du monde, acquise dans la fréquentation de toutes sortes de compagnies. Cette expérience l'aurait beaucoup servi dans les histoires romaines qu'il eût sans doute composées, à l'exemple de M. Rollin, si le loisir et le temps ne lui eussent fait défaut, et si sa vie eût été mieux assortie à son génie. Ce que je rapporterai d'un si excellent homme fera l'ornement de ces mémoires. Et comme Aulu-Gelle, qui conféra les plus beaux endroits des philosophes en ses Nuits attiques, comme Apulée, qui mit dans sa Métamorphose les meilleures fables des Grecs, je me donne un travail d'abeille et je veux recueillir un miel exquis. Je ne saurais néanmoins me flatter au point de me croire l'émule de ces deux grands auteurs, puisque c'est uniquement dans les propres souvenirs de ma vie et non dans d'abondantes lectures que je puise toutes mes richesses. Ce que je fournis de mon propre fonds, c'est la bonne foi. Si jamais quelque curieux lit mes mémoires, il reconnaîtra qu'une âme candide pouvait seule s'exprimer dans un langage si simple et si uni. J'ai toujours passé pour très naïf dans les compagnies où j'ai vécu. Cet écrit ne peut que continuer cette opinion après ma mort.
Domini Hieronymi Coignardi abbatis, optimi magistri, uerba diligenter collegi. [ ... ] Fuit ille uir summa doctrina et pietate, qui si minus anxio animo fuisset, uirtute adaequasset Rollinum abbatem, cui longe antecellebat cum scientiae uastitate tum ingenii altitudine. Eo quidem inter perturbatae uitae iactationes Rollinum praestitit, quod Iansenii rationem haudquaquam secutus est, ut qui firmissimo animo praeditus temerariarum sectarum ui non permoueretur. Mihi ergo licet apud Deum testari fidem eum constanter seruasse. Hominum autem societatis ex eo ualde peritus fuit quod omnis generis circulis usus est ; quae peritia haud dubium est quin ei multo usui fuisset ad res gestas populi Romani perscribendas, quas credo litteris mandauisset Rollini exemplo, nisi defuissent otium spatiumque temporis atque si uita eius cum ingenio aptius conuenisset. Quae autem de illo optimo uiro memorabo, ea ornamento his commentariis erunt. Vt enim Gellius, qui in Noctibus Atticis pulcherrimos philosophorum locos contulit, utque Apuleius, qui Metamorphoseon libro optimas Graecorum fabulas inseruit, quasi apis operam suscipio ut exquisitum mel colligam. Nec tamen mihi ita indulgeam ut horum eximiorum scriptorum me aemulum esse arbitrer, qui ex ipsis uitae memoriis neque ex multis libris omnes opes hauriam. Nihil uero de me ipso praebeo nisi bonam fidem. Atque si quis umquam curiositate impulsus hos commentarios legerit, simplicem tantum animum tam nudo aequabilique orationis genere usum esse sane fatebitur. Simplicem enim me habuerunt omnes circuli in quibus uersatus sum, nec fieri potest ut me mortuo scripta mea hanc opinionem infirment.
Salluste écrit pour montrer son talent plutôt que pour faire connaître les faits. Il exploite l'histoire à son profit, comme sa province d'Afrique, égoïste et artiste de génie, moins occupé à instruire le lecteur qu'à bien dire et à se faire louer par lui. Aussi, dans les vastes documents qu'Attéius lui a rassemblés, il ne recueille que les faits éclatants, capables d'être ornés par le récit et d'exciter l'admiration, la guerre de Jugurtha, la conspiration de Catilina. Il ne manque pas de coudre au commencement de ses ouvrages quelque brillant lambeau de philosophie, qui pourra lui donner la réputation de penseur profond et de moraliste sévère : c'est la censure des voluptueux, c'est l'éloge de la vertu, de la pensée, de l'âme, de la gloire, et, en dernier lieu, de l'histoire. On a besoin, pour s'expliquer ces maximes austères et ce ton solennel, de se souvenir qu'il fut chassé du sénat à cause de ses mours. - Est-il toujours impartial ? On en doute, quand on voit avec quelle habileté il dissimule la gloire de Cicéron, son ennemi. Lorsqu'il fait un portrait, son but n'est pas d'imprimer en nous l'image nette et précise de l'homme qu'il dépeint. Il se complaît à découvrir des antithèses heureuses, des phrases symétriques, des ressemblances délicates; il s'arrête au moment où les conjurés vont être mis à mort, pour comparer Caton à César, opposant les qualités une à une, et les périodes membre à membre, avec une justesse et une vérité étonnantes, écrivain admirable, s'il cherchait moins à se faire admirer.
Sallustius ea mente historiam scribit ut suum ingenium potius quam res ipsas demonstret ; historiam enim perinde ac suam prouinciam Africam habet quaestui, uir sui diligens scriptorque summi ingenii, minus in hoc. occupatus ut legentes doceat quam ut bene dicat et ab eis laudetur. Itaque in illis amplissimis documentis quae Ateius eius gratia collegit tantummodo ea praeclara facte carpit, quae narrata ornatus accipiant et admirationem excitent, bellum Iugurthinum, Catilinae coniurationem. Prooemiis uero operum suorum non praetermittit quendam philosophiae clarum pannum adsuere, unde uir grauissimus intellegendi et morum seuerus magister existimetur : hic libidinosorum hominum uituperationem, illic uirtutis, cogitationis, animi, gloriae, postremo historiae laudationem. Ac tamen ut illas seueras sententias et grandem illam uocem recte interpretemur, nos meminisse oportet eum probri gratia e senatu motum esse. Aequitatemne semper seruauerit dubium est, si consideratur quanta sollertia Ciceronis, inimici sui, gloriam obtexerit. Si quem depingit, sibi non proponit ut solidam expressamque hominis depicti effigiem in animis imprimat, sed uenustis contrariorum relationibus et sententiarum concinnitatibus aculeatisque adnominationibus inueniendis delectatur ; atque eo ipso tempore quo coniurati mortem obituri sunt ad Catonem Caesari comparandum commoratur, dum singulas uirtutes et circuituum membra singula eo iudicio et ea ueritate opponit, quae admirationem moueant : mirandus quidem scriptor, si minus cuperet esse admirationi.
Peu de temps après, Crésus, roi des Lydiens, fit dénoncer à ceux de Samos qu'ils eussent à se rendre ses tributaires ; sinon, qu'il les y forcerait par les armes. La plupart étaient d'avis qu'on lui obéît. Esope leur dit que la Fortune présentait deux chemins aux hommes : l'un, de liberté, rude et épineux au commencement, mais dans la suite très agréable ; l'autre, d'esclavage, dont les commencements étaient plus aisés, mais la suite laborieuse. C'était conseiller assez intelligiblement aux Samiens de défendre leur liberté. Ils renvoyèrent l'ambassadeur de Crésus avec peu de satisfaction. Crésus se mit en état de les attaquer. L'ambassadeur lui dit que, tant qu'ils auraient Esope avec eux, il aurait peine à les réduire à ses volontés, vu la confiance qu'ils avaient au bon sens du personnage. Crésus le leur envoya demander, avec promesse de leur laisser la liberté s'ils le lui livraient. Les principaux de la ville trouvèrent ces conditions avantageuses et ne crurent pas que leur repos leur coûtât trop cher quand ils l'achèteraient aux dépens d'Esope. Le Phrygien leur fit changer de sentiment en leur contant que, les loups et les brebis ayant fait un traité de paix, celles-ci donnèrent leurs chiens pour otages. Quand elles n'eurent plus de défenseurs, les loups les étranglèrent avec moins de peine qu'ils ne faisaient. Cet apologue fit son effet. Les Samiens prirent une délibération toute contraire à celle qu'ils avaient prise.
Paulo post Croesus, rex Lydorum, Samiis denuntiauit ut sibi stipendiarii fierent ; sin aliter, id illos se armis coacturum. Cum autem plerique ei parendum esse censerent, Aesopus dixit Fortunam duas uias hominibus praebere : unam libertatis, initio quidem asperam spinosamque, deinde autem pergratam, alteram seruitutis, cuius initia expeditiora essent, ea autem quae sequerentur laboriosa. Qua ratione Samiis ut libertatem defenderent apertius suadebat. Igitur Croesi legatum re minus feliciter gesta dimiserunt. Croeso autem ad eos adgrediendos se paranti legatus dixit eum illos, dum secum Aesopum haberent, in dicionem suam uix redacturum esse, adeo hominis sapientiae confidere. Ita Croesus ad eos misit qui eum accirent, pollicitus eos in libertate esse permansuros, si illum sibi tradidissent. Principes quidem ciuitatis, his condicionibus commodis iudicatis, quietem suam haud nimis magno sibi constaturam esse existimauerunt, etiamsi Aesopi incommodo emerent. Phryx autem eos de sententia deterruit, dum narrat, cum lupi et oues pacem inter se fecissent, has canes suas illis obsidibus dedisse ; itaque eas, iam defensoribus orbas, a lupis, minore labore quam facere solerent, esse strangulatas. Qui apologus id ualuit ut Samii consilium inirent prorsus contrarium atque cepissent.
Aujourd'hui l'Empereur lisait dans l'histoire romaine la Conjuration de Catilina; il ne pouvait la comprendre telle qu'elle est tracée. Quelque scélérat que fût Catilina, observait-il, il devait avoir un objet : ce ne pouvait être celui de gouverner Rome, puisqu'on lui reprochait d'avoir voulu y mettre le feu aux quatre coins. L'Empereur pensait que c'était plutôt quelque nouvelle faction à la façon de Marius et de Sylla, qui, ayant échoué, avait accumulé sur son chef toutes les accusations banales dont on les accable en pareil cas. Quelqu'un fit observer à l'Empereur que c'est ce qui lui serait infailliblement arrivé à lui-même, s'il eût succombé.
Imperator hodie, cum in Romanis historiis eum librum legeret qui Bellum Catilinarium inscribitur, res animo concipere non poterat ita gestas esse ut expositae essent. Catilinam enim, quamuis scelestus fuisset, non nulla causa profecto esse adductum ; quam causam a studio urbis potiundae non repetendam, quoniam accusaretur quod totam incendere uoluisset. Nouam potius factionem omnia in principem fracti consilii crimina congessisse quibus in tali re opprimi solent. Quidam autem imperatorem admonuit, nisi ei bene successisset, id ipsum necessario passurum fuisse.
Un riche négociant de Babylone était mort aux Indes ; il avait fait héritiers ses deux fils par portions égales, après avoir marié leur sour, et il laissait un présent de trente mille pièces d'or à celui de ses fils qui serait jugé l'aimer davantage. L'aîné lui bâtit un tombeau, le second augmenta d'une partie de son héritage la dot de sa sour ; chacun disait : "C'est l'aîné qui aime le mieux son père ; le cadet aime mieux sa sour ; c'est à l'aîné qu'appartiennent les trente mille pièces." Zadig les fit venir tous deux l'un après l'autre. Il dit à l'aîné : "Votre père n'est point mort ; il est guéri de sa dernière maladie, il revient à Babylone. - Dieu soit loué ! répondit le jeune homme ; mais voilà un tombeau qui m'a coûté bien cher !". Zadig dit ensuite la même chose au cadet. "Dieu soit loué ! répondit-il; je vais rendre à mon père tout ce que j'ai, mais je voudrais qu'il laissât à ma sour ce que je lui ai donné. - Vous ne rendrez rien, dit Zadig, et vous aurez les trente mille pièces. C'est vous qui aimez le mieux votre père."
Mercator quidam diues, Babylone natus, in India mortuus est postquam heredes aequa ex parte duos filios fecit, cum soror eorum in matrimonium collocasset ; dono etiam triginta milium aureorum donandus erat utercumque filiorum patrem magis diligere iudicatus esset. Maior igitur natu ei sepulcrum condidit ; minor autem hereditatis suae parte sororis dotem auxit. Cum uniuersi dicerent maiorem filium patrem magis diligere minoremque uero sororem malle eoque maiorem triginta milibus aureorum donandum esse, Zadig, cum singulos arcessisset, maiori dixit : "Pater tuus non mortuus est exque extrema ualitudine sanatus est ; Babylonem mox redibit. - Deo gratias ! inquit adulescens ; sed quanti mihi fuit illud sepulcrum !" Minor autem, cum ei Zadig idem dixisset, "Deo gratias !" inquit "omnia quae habeo patri reddam, sed pace eius uelim sororem iis frui quae a me donata est. - Nihil reddes ; immo triginta milia aureorum accipies. Tu enim patrem magis diligis."
Ce général, après avoir été retenu quelques années en prison, fut envoyé à Rome pour y proposer l'échange des prisonniers. On lui avait fait prêter serment de revenir, au cas qu'il ne réussît pas. Ce grand homme, arrivé à Rome, exposa au Sénat le sujet de son voyage. Invité à dire son avis, il répondit qu'il ne le pouvait comme sénateur et citoyen, ayant perdu ces deux qualités depuis qu'il était tombé entre les mains des ennemis, mais il ne refusa pas de dire ce qu'il pensait comme particulier. Il déclara donc nettement qu'on ne devrait point songer à faire l'échange des prisonniers ; qu'un tel exemple aurait des suites funestes à la république ; que pour lui, à l'âge où il était, on devait compter sa perte pour rien, au lieu qu'ils avaient entre les mains plusieurs généraux carthaginois dans la vigueur de l'âge et capables de rendre de grands services à leur patrie.
Ce ne fut point sans peine que le Sénat se rendit à un avis si dangereux et qui était sans exemple. Cet illustre exilé partit donc pour retourner à Carthage, sans être touché ni de la douleur de ses amis, ni des larmes de sa femme et de ses enfants. Et cependant il n'ignorait pas à quels supplices il était réservé.
Imperator ille, postquam annos nonnullos in uinculis retentus est, Romam missus est qui permutandos captiuos proponeret, iureiurando addictus se rediturum, si res male processisset. Qui ut Romam aduenit, senatui causa itineris aperta, rogatus sententiam respondit se ut senator ciuisque dicere iam non posse, cum ius illud amisisset ex quo in hostium manus incidisset, sed quae sibi ut priuato uiderentur aperire non recusauit. Itaque plane declarauit minime permutandos esse captiuos ; reipublicae enim damno futurum esse tale exemplum. Se quidem ita aetate esse prouectum ut mortem suam nihili facere deceret ; illorum autem in manus uenisse plures duces Poenos aetate uigentes atque eos qui de patria quam optime mererentur.
Periculosam illam et inauditam sententiam haud facile probauit senatus, illustrisque exsul Carthaginem reuertit neglecto amicorum dolore lacrimisque uxoris atque liberorum, etsi non ignorabat qualia supplicia passurus esset.
CATON - Si tu avais aimé la patrie, la patrie t'aurait aimé. Celui que la patrie aime n'a pas besoin de gardes : la patrie entière veille autour de lui. La vraie sûreté est de ne faire que du bien, et d'intéresser le monde entier à sa conservation. Tu as voulu régner et te faire craindre; hé bien, tu as régné, on t'a craint : mais les hommes se sont délivrés du tyran et de la crainte tout ensemble. Ainsi périssent ceux qui, voulant être craints de tous les hommes, ont eux-mêmes tout à craindre de tous les hommes, intéressés à les prévenir et à se délivrer de leur tyrannie.
CESAR - Mais cette puissance que tu appelles tyrannique était devenue nécessaire : Rome ne pouvait plus soutenir sa liberté; il lui fallait un maître ; Pompée commençait à l'être : je ne pus souffrir qu'il le fût à mon préjudice.
CATON - Il fallait abattre le tyran sans aspirer à la tyrannie. Après tout, si Rome était assez lâche pour ne pouvoir plus se passer d'un maître, il valait mieux laisser ce crime à un autre. Quand un voyageur va tomber entre les mains des scélérats qui se préparent à le voler, faut-il les prévenir en se hâtant de faire une action si horrible ?
- Tu patriam si amauisses, te patria amauisset. Quem porro patria amat custodibus non eget. Patria enim uniuersa eum custodit. Is denique maxime securus uiuit qui nihil nisi bene facit, ita ut omnium intersit eum conseruari. Regnare uoluisti atque terrorem ciuibus inicere. Itaque regnasti terroremque iniecisti. At ciues a rege atque terrore simul se liberauerunt. Sic pereunt qui, dum se ab omnibus timeri cupiunt, ipsi omnia timere coguntur ab eis quorum interest regem occupatum interimere.
- At illa quam regiam appellas potestas iam necessaria erat. Roma enim cum libertatem diutius tolerare non posset, dominum desiderabat. Pompeium autem dominationem sibi meo damno suscipere pati non potui.
- Regem igitur tollere debebas, non regnum ipse appetere. Ceterum si Romani ignauiores erant quam ut domino iam carere possent, alteri praestabat tantum scelus concedere. An latrones, cum uiatori spoliandi causa insidiantur, tam horribile scelus maturando occupare decet ?
- Enfin vous voilà, mon frère, au même état que moi ; cela ne valait pas la peine de me faire mourir. Quelques années où vous avez régné seul sont finies ; il n'en reste rien, et vous les auriez passées plus doucement si vous aviez vécu en paix, partageant l'autorité avec moi.
- Si j'avais eu cette modération, je n'aurais ni fondé la puissante ville que j'ai établie ni fait les conquêtes qui m'ont immortalisé.
- Il valait mieux être moins puissant et être plus juste et plus vertueux ; je m'en rapporte à Minos et à ses deux collègues, qui vont vous juger.
- Cela est bien dur. Sur la terre personne n'eût osé me juger.
- Mon sang, dans lequel vous avez trempé vos mains, fera votre condamnation ici-bas, et sur la terre noircira à jamais votre réputation. Vous vouliez de l'autorité et de la gloire. L'autorité n'a fait que passer dans vos mains ; elle vous a échappé comme un songe. Pour la gloire, vous ne l'aurez jamais. Avant que d'être grand homme il faut être honnête homme, et on doit s'éloigner des crimes indignes des hommes avant que d'aspirer aux vertus des dieux. Vous aviez l'inhumanité d'un monstre et vous prétendiez être un héros !
- Vous ne m'auriez pas parlé de la sorte impunément quand nous tracions notre ville.
- Il est vrai ; et je ne l'ai que trop senti. Mais d'où vient que vous êtes descendu ici ? On disait que vous étiez devenu immortel.
- Mon peuple a été assez sot pour le croire.
- Tandem, mi frater, in eandem condicionem reductus es qua ego iamdudum utor. Non ergo operae pretium fuit me interficere. Nam ex aliquot illis annis quibus regnum obtinuisti, cum lapsi sint, nihil iam restat ; quas placidius triuisses si pace fructus esses, commune mecum faciendo regnum.
- Quod si ita moderate uersatus essem, nec illam potentem urbem coluissem nec fines imperii sic auxissem ut in hominum memoria permanerem.
- Minus potentem te esse praestabat, iustiorem uero atque magis pium. Quam rem Minoi duobusque collegis defero, qui de te iudicium laturi sunt.
- Id uero aegre fero ; de me enim uiuo nemo iudicium ferre ausus esset.
- Cruor autem meum, quo manus tuas tinxisti, hic efficiet ut damneris atque in terra infamem te in aeternum reddet. Duas res cupiuisti, imperium atque gloriam, quarum una ita e manibus tuis effugit ut merum somnium fuisse constet. Quod uero ad gloriam attinet, numquam eam adipisceris. Nemo enim uir clarissimus factus est qui non probus esset, nec ulli licet diuinas uirtutes appetere nisi prius ab humanis sceleribus abstinuit. Quid ! cum tantum ab humanitate abesses ut postentum esse uidereris, heroem tamen esse contendebas ?
- Tanta licentia erga me non impune utereris, cum urbem nostram describebamus.
- Ita est ; quod profecto animaduerti uerum esse. At qui fit ut huc descenderis ? Aiebant enim te diuum factum esse.
- Populi mei culpa est, qui tam stolidus fuit ut id crediderit.
